Petit traité de tolérance…

Petit traité de tolérance…

En lisant, il arrive parfois qu’une phrase nous marque et nous suive, trottant dans notre tête,  durant toute la journée ou parfois même toute la semaine. C’est le cas d’une phrase que j’ai lu récemment. Plutôt courte, son enseignement me semble pourtant d’une grande richesse….

 

« L’homme voit le monde à travers ses propres lunettes »
(Eliahou Dessler)

 

Depuis notre plus tendre enfance, nous nous constituons progressivement des schèmes de pensées qui vont influencer notre façon de voir le monde mais aussi de nous percevoir. Ces habitudes de pensées vont se constituer à partir de l’interprétation que l’on se fait de la rencontre avec notre environnement (famille, amis, enseignants…) et de nos expériences précoces. Chaque individu évolue dans un environnement singulier et l’interprétation qu’il se fera de sa rencontre avec ce dernier est profondément subjective. Progressivement, ces schèmes de pensées, hérités de l’enfance, vont être intériorisés pour constituer le prisme à travers lequel il percevra le monde, ou pour paraphraser Mr Dessler « ses propres lunettes ».  Il est donc tout naturel qu’un même événement soit perçu différemment selon la personne qui le vit.  Prenons un exemple : deux étudiants reçoivent le résultat de leur examen avec la note de 6/20 (plutôt mauvais…on est d’accord). Alors qu’ils ont la même note, il semblerait que chacun perçoive la situation à sa façon et de manière diamétralement opposé. Alors que le premier s’auto flagelle, se sent nulle, incapable et part se réfugier chez lui en proie à l’angoisse la plus totale, le deuxième est simplement déçu. Voyant cette expérience comme une occasion pour s’améliorer et aller de l’avant, il rentre travailler et se dit qu’il fera tout pour obtenir mieux la prochaine fois. Cet exemple est plutôt caricatural et simpliste, néanmoins il vient souligner ce que l’on perçoit au quotidien : la perception qu’une personne a d’un événement, ou d’une situation, est profondément subjective, et renvoie à des schèmes de pensées qui conditionnent la façon dont elle perçoit le monde et souvent par la suite, dont elle agit dessus. Souvent, il semblerait que l’on projette nos craintes et nos manques sur ce qui nous entoure renforçant alors une perception négative et défaitiste de nous-même et de notre monde, cela pouvant entrainer souffrance et angoisse. Alors comment faire avec ces lunettes quand on est habitué depuis si longtemps à les porter ?

Certains diront qu’il suffit de « voir le verre à moitié plein au lieu de le voir à moitié vide ». Bien facile à dire mais souvent si difficile à faire ! Cela fait 10, 20, 30 ou 40 ans que vos lunettes sont vissées sur votre nez, n’imaginez pas que cela puisse changer en un claquement de doigts !

Néanmoins en prenant conscience des schèmes de pensées qui influencent vos perceptions, il vous est possible de progressivement vous détacher de vos conditionnements limitants et de prendre de la hauteur face aux aléas de l’existence. Il ne s’agit pas de voir le verre à moitié plein mais juste de le voir tel qu’il est, en explorant toutes les possibilités qui s’offrent à vous face à ce verre à la fois à moitié plein ET à moitié vide.

Cette citation, riche d’enseignements, souligne la dimension essentiellement subjective des perceptions de chacun mais elle nous enseigne aussi autre chose. A travers son propos, il semblerait que Mr Dessler nous enjoigne à l’ouverture d’esprit, à la tolérance et au respect de l’Autre. Effectivement, vous ne percevez certainement pas le monde de la même façon que vos proches, votre voisin ou la personne assise à côté de vous dans le métro… et encore heureux ! La vie serait bien monotone s’il en était autrement !

Votre perception du monde est conditionnée en partie par les schèmes de pensées et expériences issues de l’enfance mais pas seulement… Il semblerait que vos perceptions dépendent également de bien d’autres choses comme votre culture, les valeurs transmises par l’environnement familiale, vos traditions …etc. Tout cela constitue vos propres lunettes à travers lesquels vous percevez le monde. C’est pour dire à quel point elles sont uniques.

Malheureusement, et il semblerait que ce soit humain, nous oublions tous au quotidien à quel point ces lunettes nous sont propres, et nous cherchons en permanence à imposer à autrui notre grille de lecture du monde. C’est comme si cette dernière était universelle et la seule vraie. Or votre grille de lecture est vraie ! On est d’accord, mais elle l’est pour vous et pas forcément pour votre voisin. Effectivement, on a tous un jour essayé de prendre les lunettes d’un ami ou d’un proche. En les passant sur notre nez nous lui avons, pour beaucoup, fait la réflexion suivante « je ne vois pas comment tu fais pour voir, c’est flou (…)etc ». C’est la même chose ici, quand vous cherchez à imposer votre grille de lecture à autrui (ou inversement), la personne ne pourra pas voir à travers votre perception du monde. Alors de la même façon que vous n’insistez pas pour faire porter à votre voisin vos lunettes de vue, pourquoi lui faire porter votre grille de lecture ?

Cette phrase nous rappelle à quel point il est important de faire preuve de respect et de tolérance vis à vis de l’Autre, du regard qu’il porte sur le monde mais aussi sur lui-même et sur sa souffrance. C’est seulement de cette façon qu’il est possible d’aller à sa rencontre. Accepter que l’Autre soit dans le vrai autant que vous. Accepter et respecter sa façon de percevoir le monde, mais également d’agir dessus, c’est se donner l’opportunité de créer avec ce dernier des relations saines et enrichissantes. Il ne s’agit pas de lui donner forcément raison, mais tout en échangeant sur ce qui vous oppose de toujours le faire avec respect et tolérance.

En se sens, cette phrase d’Eliahou Dessler me semble à elle seule un magnifique traité de tolérance. Tolérance envers soi même mais aussi envers les autres.

Charlotte Cohen Psychologue Clinicienne
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